La notion de temps subit une mutation considérable durant  la  modernité.
Le temps vécu n'est plus le temps naturel, le  temps  cyclique  des  astres,
partagé entre le temps des loisirs (otium) et le temps de  l'échange  ou  du
commerce qui n'est  plus  celui  des  loisirs  (neg-otium),  mais  le  temps
traversé et construit par des temporalités. Autrement dit, le temps  naturel
obéit à une même temporalité, à un même  « temps ».  Le  temps  moderne,  au
contraire, se trouve disséminé dans de multiples temporalités qui  mesurent,
en termes de projets, de règles et d'objectifs  le  temps  nécessaire  à  la
réalisation de tâches spécifiques.

  Le temps se trouve dès lors vécu au rythme de temporalités qui souvent se
superposent, ou sont en conflit, sans  se  croiser,  suscitent  angoisse  et
stress et accréditent l'idée qu'on n'a plus le temps ou qu'on ne  peut  plus
prendre son temps, alors que l'on  confond  le  temps  avec  l'ensemble  des
temporalités imposées. On n'ose dès lors plus perdre du temps,  c'est-à-dire
prendre du recul et relativiser les  exigences  du  découpage  du  temps  de
travail en temporalités. Mais le stress provient non  seulement  de  ce  que
les temporalités prennent la place du  temps,  mais  aussi  de  ce  que  ces
temporalités sont trop disséminées ou trop  resserrées  pour  être  insérées
dans une histoire qui leur donne sens.

  Ces notions-clefs : celle de temps, de temporalités et d'histoire servent
à mieux formuler les questions que nous nous posons. Comment  mieux  habiter
le temps de travail ?

  Les temporalités à répartir, à organiser, à distribuer : c'est tout l'art
du management. Elles ne doivent pas nous faire perdre de vue qu'il  y  a  le
temps : le temps à perdre dans la parole, l'écoute et le partage ne  saurait
être assimilé à une  temporalité  qui  s'ajouterait  aux  autres.  Elles  ne
doivent pas non plus nous faire perdre de vue  l'histoire  qui  les  unifie,
sauf si l'on confond à tort les résultats concrets comptabilisables  et  les
finalités sociales et éthiques qui confèrent à notre travail  un  sens.  Ces
deux plans ne sont pas superposables, mais ils existent  en  tension  et  en
conflit. Le management, tel l'art de l'équilibriste,  exige  essentiellement
du tact, pour manager les temporalités, en « ménageant » le temps  vécu  qui
nous permet de re-partir à chaque moment  et  en  « aménageant »  l'histoire
qui nous permet de faire l'unité des temps de travail.

  Mais on ne saurait éluder une autre question : celle qui  concerne  notre
propre  rapport  au  temps.  C'est  peut-être  la  manière   obsessionnelle,
mélancolique, schizoïde. dont nous vivons notre  rapport  au  temps  et  non
exclusivement  le  poids  des  temporalités   institutionnelles   qui   nous
empêchent d'habiter le temps de travail.

  Enfin, si nous n'y prenons garde, la rencontre avec les malades risque de
devenir la rencontre de deux  temps  vécus  parallèlement.  Le  malade  dont
l'histoire personnelle est suspendue est confronté à un temps en  souffrance
; le soignant, au contraire, vit son rapport au temps  vécu  au  rythme  des
temporalités instituées . Le danger  est  que  le  malade  trouve  dans  les
temporalités des soins un temps « palliatif » et une histoire  d'emprunt  et
que le soignant,   pris  dans  l'engrenage  des  temporalités,  « rate »  le
rendez-vous avec le temps du malade. À moins  que  chacun,  le  soignant  en
perdant du temps et le malade  en  re-gagnant  son  temps,  entre  dans  une
histoire commune, si brève soit-elle.

                                                          Jean-Paul Resweber

                                                  Colloque 22 septembre 2005